Wendell Berry, chantre de la vie et de la vie intérieure (1934-2026)

Poète, romancier, essayiste et agriculteur, il est tour à tour présenté comme écologiste, agrarien, chrétien, pacifiste, critique du capitalisme industriel ou adversaire de la démesure technologique. Wendell Berry appartient à cette espèce devenue rare d’écrivains que chacun semble pouvoir revendiquer sans jamais parvenir à se les approprier tout à fait. Le poète des Appalaches, chantre de la vie et de la vie intérieure, ne propose pas tant une doctrine qu’une manière d’habiter le monde. Son intransigeance envers les concepts le classe dans une catégorie à part. « Les gens parlent de “l’environnement”. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. “L’environnement” ne désigne aucun lieu en particulier. Or, nous ne sommes vivants que dans un lieu particulier [...] L'environnement”, comme nous l’appelons, nous est intimement lié. Nous sommes en lui. Il est en nous. Mais nous sommes aussi l’environnement, et l’environnement est nous. »
Wendell Berry a très tôt identifié et cherché des solutions concrètes à des problèmes qui sont encore aujourd’hui au centre de nos préoccupations. Dès les années 1960 et 1970, il critique l’agriculture industrielle, l’épuisement des sols, la disparition des petites fermes, la dépendance croissante envers les grandes organisations et les technologies, ainsi qu’une économie qui sépare progressivement la production des lieux et des communautés qui en subissent les conséquences.
Les questions qui traversent son oeuvre sont étonnamment contemporaines : qu’est-ce qu’un progrès qui détruit ce qu’il prétend améliorer? Jusqu’où devons-nous déléguer nos capacités aux machines? Que perdons-nous lorsque l’efficacité devient notre principal critère de décision? Peut-on prendre soin de « l’environnement » sans d’abord prendre soin d’un lieu concret? Quelle économie permet à une communauté de durer?
De l'Italie à la France, en passant par le Québec (voir ce portrait publié dans la revue Le Verbe), les médias occidentaux ont souligné sa mort, à un âge où bien des auteurs sont oubliés et leur disparition passe inaperçue. Qu'est-ce qui explique une telle longévité? On peut penser que ce n'est pas tant qu'il ait su prédire les maux de notre époque, mais qu’il ait choisi de poser des questions suffisamment fondamentales pour lui survivre.
Lors de sa tournée américaine pour promouvoir son essai primé par le New York Times, Against The Machine, l'essayiste anglais Paul Kingsnorth a tenu à faire un détour pour rendre visite à Berry au Kentucky. Qu'un des penseurs les plus en vue de la jeune génération d'intellectuels engagés dans la lutte contre notre asservissement par la technologie se rende en pèlerinage chez l'auteur de Life is Miracle, en dit long sur cette étonnante permanence. Il ne s’agit pas tant du passage d’un flambeau que de la rencontre de deux générations confrontées, à des moments très différents, aux mêmes questions : comment vivre "une bonne vie", comment habiter dignement un monde que la technologie transforme de plus en vite ?


